intérieurs

Texte par Sophie Lapalu paru à l’occasion de l’exposition monographique de l’artiste Charlotte Seidel à la Galerie Dohyang Lee, 2017/18
Traduction/translation : Emmelene Landon

Text written by Sophie Lapalu for the solo exhibition “intérieurs” at Galerie Dohyang Lee, 2017/18
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Peut-être n’y croirez vous pas. Un petit trèfle a surgit de la tige d’un autre à quatre feuilles déjà lui-même relié à un trèfle à cinq feuilles (366, 2017). Quelle chance inouïe, quelle fortunée coïncidence a permis l’heureuse trouvaille ? Entre deux averses, surpris par un rayon de soleil, l’arc en ciel s’est formé. Le voilà ramené dans la galerie (arc, 2017), tout aussi heureusement que les trèfles, tandis que le soleil retenu sur la pellicule embrasse un arbre, imposant sa présence autoritaire jusqu’effacer en partie le tronc (small kiss, 2017). Là haut, sur le plafond, se devine une phrase énigmatique, d’une simplicité désarmante. Adressée à un spectateur solitaire en élévation, son pouvoir évocateur lui emplit les narines pour le ramener au sol : «  pluie d’été sur asphalte » (toi et moi, 2017). L’eau s’est déversée dans deux verres ; l’ourlet du liquide prêt à jaillir se retient en équilibre fragile à la surface du cristal pour se rejoindre en un point de tension fébrile (nothing ever happened, 2014). Phénomène au moins aussi énigmatique, des plantes sont secouée par un fou rire silencieux (folie, 2017). De la jungle taïwanaise aux forêts allemandes, quel étrange balai de gestes, de faits et d’objets absents – à priori – de toute qualité, Charlotte Seidel a-t-elle chorégraphié ? 

L’artiste a un peu forcé la chance. Pendant un an, elle s’est attelée à chercher autant de trèfles à quatre feuilles qu’il y a de jours dans l’année. Elle porte son regard – et le nôtre avec – sur « ce qu’il y a de plus difficile à découvrir »1. Elle relève ce qui n’est ni une région, ni une localité, encore moins un spectacle. « Insignifiant », « sans vérité, sans réalité, sans secret »2, sans sujet ni objet, « sans événement »3, l’appréhension du quotidien semble impossible. Au moment où l’homme le vit, il reste toujours « inaperçu »4. Serait-ce une des raisons pour lesquelles Charlotte Seidel s’y attache ? Engoncés dans une quotidienneté que nous ignorons, nous ne donnons sens à l’ordinaire qu’en l’inscrivant dans un ensemble cohérent, à posteriori. Maurice Blanchot reconnaît d’ailleurs que, tout au plus, nous pouvons « revoir le quotidien ». Impossible de le voir pour la première fois ; lorsqu’il a lieu, il est déjà manqué. Est-ce que les œuvres ici présentées nous permettraient ce revoir ? 

Dans le sous-sol de la galerie, les murs respirent, le marais suinte sur les parois de ce qui pourrait s’assimiler à la crypte d’une église paléochrétienne. Charlotte Seidel choisit d’y déposer une cloche vide, qui ne protège plus rien. Le verre est brouillé par des traces de sels minéraux, suggérant une évaporation. Pas n’importe laquelle : celle d’eau de Lourdes. Disparu le miracle. Il ne reste que la marque d’une absence, présentée comme une apparition (sans titre, 2017). N’est-ce pas ce que suppose également ce siège encore chaud d’une présence disparue (Joseph, 2005/2017) ? L’artiste nous demande de la croire, comme nous croyons à ces rituels quotidiens qui règlent nos vies. Des pièces de monnaie ont rouillé sur une feuille à aquarelle. Elles dessinent une composition déficiente, dansent sur une partition dont les notes se gâtent, laissent la marque de leur passage comme au fond d’une fontaine (Il arrive qu’on aperçoive les étoiles, 2017). Les cercles formés par l’oxydation font échos aux tâches ocres de vielles photographies, jaunies par le temps – ce temps qui s’attelle à les faire disparaître et nous amène à penser ce qui a été (Yesterday, 2013). Au même moment, travelling (2013) nous promène au plus près d’une image floue dont la très lente apparition la fait quasiment s’éteindre. Les œuvres de Charlotte Seidel honoreraient elles autre chose qu’elles-même ? Leur manifestation servent-elles une finalité extérieure ? Ses œuvres portent en elles quelque chose de l’apparition du religieux et font appel à notre crédulité. Sises dans notre quotidienneté, tirées de l’ordinaire le plus indiscernable, elles nous donnent à revoir la vacuité de nos croyances, de nos gestes superstitieux ou formes de bigoteries. Véritables memento mori placées dans un espace auquel est conféré quelque chose de la sacralité de l’église, ces œuvres dévoilent la beauté surannée de l’ordinaire, l’incapacité à réchapper à l’emprise du temps comme la vanité d’y avoir jamais cru. 

Sophie Lapalu

1 Maurice Blanchort, « La Parole quotidienne » (1962), dans L’Entretien infini, Gallimard, Paris, 1969, p. 355.
2  Ibid., p. 357.
3  Ibid., p. 363.
4  Ibid.
5  Ibid., p. 358.

photo : Aurélien Mole

Charlotte Seidel, Interiors

Maybe you won’t believe this. A little clover has grown out of the stem of another four-leaved clover linked itself to a five-leaved clover (366, 2017). What incredible luck and fortunate coincidence were combined to allow for such a godsend? Between two downpours, surprized by a ray of sun, a rainbow has been formed. Now it has been brought into the gallery (arc, 2017), just as fortunately as the clovers, while the sun captured on film kisses a tree, imposing its authoritative presence by erasing part of the trunk (small kiss, 2017). Looking up to the ceiling, one perceives an enigmatic, stunningly simple sentence. Addressed to a solitary, elevated spectator, its evocative power fills the nostrils and brings him/her down to the ground: “summer rain on asphalt” (toi et moi, 2017). Water has been poured into two glasses; the hem of liquid ready to gush forward is held in a fragile balance on the crystal surface to merge in a febrile trouble spot (nothing ever happened, 2014). Another quite as enigmatic phenomenon can also be perceived: plants are shaken by silent laughter (folie, 2017). From the Taiwanese jungle to the German forest, what kind of a strange sweep of gestures, facts and absent objects – a priori – of any quality, has Charlotte Seidel choreographed here?

The artist has taken luck into her hands. She has searched for as many four-leaved clovers as there are days in the year. She has looked – and we look with her – for “what is the most difficult to discover.”1 She has come across what is neither a region nor a locality, even less so a spectacle. “Insignificant,” “without truth, without reality, without a secret,”2 with neither subject nor object,  “with no event,”3 where apprehending everyday life seems impossible. The moment one lives everyday life, it remains “unperceived.”4 Could this be one of the reasons for Charlotte Seidel’s commitment? Steeped in an everydayness that we ignore, we can only make sense of the ordinary by enrolling it into a coherent whole, a posteriori. Besides, Maurice Blanchot acknowledges that, at most, we can “review everyday life.”5 Impossible to see for the first time; once it has taken place, it has already been missed. Do the works presented here allow us to review it?

In the gallery’s basement, the walls breathe, and the tide seeps through what could be assimilated to the crypt of an Early Christian church. Charlotte Seidel has chosen to display an empty cloche here, which no longer protects anything. The glass is blurred by traces of mineral salts, suggesting evaporation. And not just any evaporation: that of water from Lourdes. The miracle has disappeared. All that remains is the mark of an absence, presented as an apparition (sans titre, 2017). Would that also be what the empty seat, still warm from a vanished presence, suggests (Joseph, 2005/2017)? The artist asks us to believe her, in the manner we believe in the everyday rituals that rule our lives. Coins have rusted on a sheet of watercolour paper. They draw a deficient composition, dancing on a musical score on which the notes are spoiled, leaving the mark of their passage as if they were at the bottom of a fountain (Il arrive qu’on aperçoive les étoiles, 2017). The circles formed by oxidation remind us of the ochre stains on old photographs yellowed by time – the time it takes to make them disappear and lead us think of what has been (Yesterday, 2013). At the same time, travelling (2013) takes us right up close to a blurred image whose very slow apparition almost extinguishes it. Do Charlotte Seidel’s works honour something aside from themselves? Could their manifestation serve an exterior finality? Her works bear something religious within themselves and appeal to our credulity. Located in our everyday life, born from the most indistinguishable ordinariness, they allow us to review the vacuity of our beliefs, our superstitious gestures and forms of bigotry. Like memento mori placed in a space inhabited by something similar to the sacredness of a church, these works reveal the obsolete beauty of the ordinary, the incapacity to escape time’s grasp, and the vanity of having believed in it.

Sophie Lapalu

1 Maurice Blanchot, « La Parole quotidienne » (1962), in L’Entretien infini, Gallimard, Paris, 1969, p. 355. 
2 Ibid., p. 357.
2  Ibid., p. 363.
3  Ibid.
4  Ibid., p. 358.


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